Découverte, liberté et expression

Commedia dell’arte
19 avril, 2008, 19:55
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Sous la lune ronde s’arquent deux bras, deux jambes, deux corps ; se rejoignent deux âmes  pourtant immobiles. L’une, vêtue d’un noir ardent, propose aux yeux de l’autre la parure rouge de son amour, les délicieuses révolutions de sa passion. L’autre, une fleur sur des cheveux d’ébène, invite et repousse tout à tour, joue au jeux du désir et de l’abandon. Et sous la voûte du ciel absent, fi de la nuit et de l’ombre, dansent deux créatures à l’unisson.
Du regard d’une étoile, tango balancé, tango serré, prélude à la fièvre urgence qui – de son doigt posé léger sur son épaule, de sa main posé collé dans le creux de ses reins, de son souffle court dans son cou, de son parfum chaud sur sa joue – s’emparera bientôt d’eux, n’est que l’illustre illusion d’un temps éternel, que la magie d’une transe où l’infini côtoie l’ordinaire : un pas, un autre, et l’envie, encore. Que la magie d’un corps à corps rythmé d’un commun accord lorsque l’apaisement succède aux pulsations instantanées, précède à d’audacieuses figures, à d’aventureuses rencontres d’un pied contre l’autre ; à la communion d’une seconde et puis d’une autre. Qu’une ensorcelante magie, qui ne dure que l’espace frustré d’une milonga ; et ne s’étend ni aux temps chagrinés ni aux lieux désolés.
Du regard d’une étoile, tango balancé, tango serré, n’annonce que ce tango cris, tango larmes, tango folie, tango jalousie, qui – de son œil enflammé, de son dos cambré, de son talon campé, de son port de brûlante fierté – pointe déjà aux partenaires étourdis de musique, enivrés des insidieuses fragrances de l’amour, égarés par les affres exquises d’une danse d’un soir… Mais chut, car sous la voûte du ciel absent, fi de la nuit et de l’ombre, s’arquent deux bras, deux jambes, deux corps ; se séparent et se rejoignent deux âmes pourtant immobiles ; dansent deux créatures à l’unisson… Alors chut, aux amants improvisés ne révélons ni le mal ni la mort ni la peine, car pour eux seuls s’animent au firmament les brillantes étoiles du tango ; milles visages, milles vérités et milles facéties, comme le bref théâtre de la vie.



Sublimations
24 mars, 2008, 0:34
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Visages burinés, mains écorchées et corps fatigués ; j’attends. L’un de ces regards qui ne soit pas empreint de pitié, l’un de ces sourires qui ne soit pas grimace déguisée ; l’une de ces choses qui ne viennent jamais. Peut-être ne faut-il pas trop croire, en la nature et en sa bonté ; peut-être faut-il douter, du temps et de l’humanité…
Rues propres, champs moissonnés et toitures réparées, j’attends ; il est six heures, un soir d’été. Fiat lux ! Que la lumière soit ! dira demain la soutane du curé ; fiat lux ! Que vos yeux voient ! réfutera le silence nos bras ouvriers ; fiat lux ! Que l’ombre et la clarté ne se mélangent pas ! retiendront les ouailles endimanchés…
Gobelets vidés, outils rangés, et sacs de papier fermés ; j’attends. Le forgeron forge encore, le tisserand tisse l’ultime mètre, le mendiant mendie sa dernière pièce. Moi, j’attends l’espoir. Que le forgeron prêche, le tisserand chante et le mendiant philosophe ; que l’on se souvienne qu’un pauvre laboureur laboure, et pense, aussi…
Travail accomplit, journée bien remplie et quelques instants de répit ; j’attends. Mais quitte-t-on sans le renier son état laborieux ? Passe-t-on du jour à la nuit, du blanc au noir, du solide au gazeux ; du corps à l’esprit ? Soudain, là-bas, au coin de la rue, une femme me sourit. Je n’attends plus. Il est six heures, un soir d’été…



Grain de souvenir
15 mars, 2008, 13:19
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Si le sable se souvient de mes pas, je ne sais pas. Moi je me souviens de ses grains dérobés, de ses robes dorées, de ses dunes fluides et de ses bras doux. Je me souviens du ciel sans nuages de ce jour où je l’ai rencontré pour la première fois, et où timidement je lui ai dit : « Monsieur, vous me semblez bien beau ; plus beau même que les étoiles parsemées dans le firmament, et qui cherchent piètrement à imiter vos grains. »
D’un seul mouvement, d’un seul tenant, le sable parementé de ses pléiades d’argile ambré, comme les cellules d’une peau veloutée, s’est alors mis à chanter cette étrange complainte triste, peut-être pour me désavouer : « Un gravier n’a de beauté que celle de ses milliers d’étoiles tombées et qui meurent tout doucement sous tes pieds… » Baissant lentement les yeux, j’ai vu le sable onduler et s’élever dans l’étreinte du vent, et sa poussière scintiller. De sa danse, j’ai saisit un grain, essence d’affranchie beauté, et au creux de ma main, petite étoile décédée, il s’est mis à briller.
Si le sable d’aujourd’hui se souvient encore de mes pas, je ne sais pas. Moi j’ai toujours ce fragment, trésor du passé, nostalgie du présent, ce grain de sable capturé dans la boite de ma mémoire. Parfois, il y brille encore ; un jour, promis, je lui rendrai sa liberté…



Evaporation
25 février, 2008, 17:21
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Il n’en a parlé à personne.
Oh, il a bien essayé, risqué un mot à la pause café, glissé un autre à sa moitié, offert la sonorité d’un dernier au silence du ciel, disséminé une lettre dans chaque pièce qu’il traverse, éparpillé une syllabe dans chaque main qu’il sert, saupoudrer un fragment de phrase à chaque chose que ses yeux voient ; jusqu’à ce que le puzzle soit si mince qu’il soit impossible de le reconstituer.
A moins de l’écouter.
Or qu’écoute un café froid si ce n’est les ébullitions de sa propre substance, un associé préoccupé si ce n’est le tintement de son porte-monnaie, une moitié aveugle et amoureuse si ce n’est les « je t’aime » qu’il faut lui souffler, le silence dépeuplé si ce n’est l’agrément de son espace vide, le ciel clair si ce n’est l’imperceptible bruissement d’un orage proche ?
Il n’a rien dit.
Puisqu’à son secret ne répond que l’écho plat de son propre timbre et les rires flous des passants. Il n’a rien dit, rien dit vraiment puisque sa voix s’est évaporée ; peut-être n’a-t-elle jamais existée…



Carpe diem
20 février, 2008, 0:32
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Un pétale de dentelle blanche, délicat et tendre, nous est né au matin. Soleil d’une timide caresse, rosée d’un lent baiser, il s’éveille et s’émerveille de ce jardin voilé d’un doux reste de nuit. Petit chose étonné de couleur innocente, il s’ouvre et se donne tout entier – symphonique prodige de liberté – à l’envoûtement du vent qui l’appelle en son sein, au frissonnement que lui propose l’aubade de la brise. Précautionneusement, pétale après pétale, se déplie alors l’embryon froissé d’une fleur offerte au prémices de ce jour, brillant d’unicité.
Au milieu de ses frères, jeunes pousses graciles et tiges fraîches, têtes couronnées fièrement élancées à l’assaut du ciel clément, éclos ainsi le blanc iris fleurdelisé, perle rare et velouté de la légèreté de ses fragrances passées, de la tiédeur irisée de ses nuances opalines, de l’involontaire grâce de ses pétales ployés, de l’euphorie éthérée, enfin, de ses gloires ternies.
Car déjà – carpe diem – une main s’approche, s’étend, hésite, revient ; cueille le témoignage passionné de la fleur florentine arquée en plein ciel comme pour lui transmettre le message codé que les dieux, ou bien les hommes, ont confiés à sa corolle…
Et puis s’endort, dans le creux de cette paume ouverte, le déclin anesthésié d’un immaculé iris, ni tout à fait neuf, ni tout à fait fané, mais qui porte en son cœur l’espérant émois de qui quitte ce monde, assuré de l’avoir rendu un peu meilleur…



Immémoriale écume
5 février, 2008, 19:27
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Soupir.
On ne voit pas toujours son reflet dans un miroir. Pâles et intransigeants, les reflets sont rituels, formels ; partiels. On n’y voit que cet instant là, définitivement figé ; provisoirement imparfait. Seule, peut-être, la conjugaison de toutes ces réflexions, indignes portraits distingués, pourrait oser concevoir l’esquisse de ce que l’on est.
Soupir.
Dans ce miroir, lui voit des yeux sans fond, perdus et vagues comme l’écume de sa voix qui ne les atteints pas. Dans ce miroir, elle voit l’ombre d’un regard, translucide et vaste comme les choses oubliés, qui errent, ignorantes du passé. Dans ce miroir, il voit des cheveux défaits, ombrés de frissons, poudré d’argent ; des cheveux qui parviennent presque à donner l’illusion d’antan. Dans ce miroir, elle voit des mèches plombées de blanc, parcheminées de temps ; des cheveux qui ne jouent pas au vent. Elle voit des lèvres ternes et ridées déjà, des pommettes saillantes et inconnues, des sourcils qui se froncent laconiquement. Il voit des lèvres fines et moqueuses encore, des pommettes hautes et rieuses, des sourcils qui se sourient symétriquement. Dans ce miroir, il voit une épouse, une mère, une aïeule qui ne le reconnaît pas, ne le reconnaît plus.
Soupir.
Résiduelle écume instantanée, insaisissable sable filé, inconstante image renvoyée ; dans ce miroir, elle voit une femme, pas vraiment belle, pas vraiment vieille, une femme malhabile et insolite, dont le reflet translucide et vaste comme ces choses oubliés, erre, ignorant du passé. Et puis, à l’ombre frémissante d’une voix monotone, vaguement familière, ces grands yeux sans fond, perdus et innocents comme le timbre de cette voix qui ne les atteints pas, ces yeux flottent, s’approchent et se retirent, comme le soupir d’une vague incertaine, peut-être celle, fugace, du souvenir…



Pianissimo
25 janvier, 2008, 1:06
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Aujourd’hui, un homme est parti.
Le long de ce chemin de terre, juste là, brodé d’herbe, entouré de vent cinglant. Sur son passage les corbeaux s’envolent ou s’enfuient.
Et le ciel bouleversé de son absence et la terre affamée de sa présence se disputent le droit de l’aimer. Requiem du jour des blés murs et dorés, blondeur des prés ; requiem de la nuit du ciel humble et triste, nuages éplorés. Jusqu’au soleil et à lune qui – l’un d’un hommage, l’un d’un adieu – se sont approchés du théâtre de cet ultime voyage.
« J’ai pour destin la liberté de la nouveauté, le choix de la difficulté » avait-il dit une nuit ou un jour. « Alors voici, brillant inconnu au regard franche et aux cheveux fous, dit la terre, voici mon dernier chemin inexploré ; suis-le, je te l’offre ». « Alors voici, jeune inconnu téméraire, dit le ciel, voici le courage de l’infini ; prend-le, je te l’offre ».
Aujourd’hui, un homme est parti.
Seul. Comme une erreur. Comme si la mort s’était leurrée.
Le long de ce chemin de terre, juste là, brodé d’herbe, entouré de vent cinglant. Sur son passage le ciel pleure, les corbeaux volent. De la terre s’élève la douce complainte de leur envol. Alors, d’un dernier pas, d’un dernier regard, d’un dernier souffle, il murmure : « C’est beau à en mourir… »
Mezzo piano. Piano. Pianissimo.


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